CHAPITRE 1
La tempête s'était insidieusement annoncée dès l'après-midi, enveloppant le village sous un ciel d'encre. Le soleil n'avait laissé qu'une lueur spectrale, impuissante face à l'obscurité grandissante. Les habitants, pris d'un pressentiment inquiétant, avaient rapidement refermé leurs portes lorsque les premiers grondements avaient résonné. On pouvait à peine apercevoir le village entouré par les monts. Des nuages épais flottaient dans le ciel et le calme plombait les habitations.
Cette nuit noire et épaisse fut troublée par la foudre qui frappa à plusieurs reprises. Un éclair puissant révéla une maison dressée sur les hauteurs qui semblait isolée de tous. Surplombant le village, cette immense bâtisse avait l'air d'être la gardienne de la vallée. Un nouvel éclair laissa apparaître une baie vitrée sur un pan de l'habitation. Éclaircis par les déchirures du ciel, les contours d'une chambre se dessinèrent et quand la pièce s'illumina de nouveau, le front luisant de sueur d'un jeune homme apparut. Il dormait sur un large lit à ras le sol, donnant sur les baies vitrées. Il s'agita comme en proie à un cauchemar et il laissa échapper quelques gémissements de peur.
Un étage plus bas, une femme et un homme ne s'inquiétaient pas du combat que semblaient mener les cieux en cette soirée. Au contraire, ils restaient là, immobiles, fixant le ciel, fascinés par son tourment. Soudain, plus provocants que jamais, une dizaine d'éclairs déchirèrent le noir et dévoilèrent les monts environnants. Cette tempête était étrange, ils auraient dû le comprendre tous les deux. S'ils avaient été dehors, ils se seraient alarmés du vent trop froid ; s'il y avait eu autre chose qu'un CD dans la chaîne stéréo, s'ils avaient écouté la radio, ils se seraient aperçus que l'orage semblait se cantonner au petit village. Pourtant, malgré sa violence, malgré les signes, Greg et Maria ne s'étaient pas inquiétés. Ils venaient d'ouvrir une bouteille de vin qu'ils vidaient, bercés par la musique. Greg étreignit Maria, sa chaleur contrastant avec le froid de la tempête. Leurs reflets se fondaient dans la vitre, deux silhouettes fusionnées sous l'éclat fugace des éclairs qui lacéraient le ciel sombre. Une bourrasque fit trembler la baie vitrée, et quand un coup de tonnerre gronda plus fort que les autres, Maria sursauta. Malgré la fascination que le temps lui inspirait, elle ne put s'empêcher de frissonner. Cet orage commençait à lui en rappeler un autre qui avait eu lieu bien des années auparavant, un souvenir qui la faisait encore frémir. Son regard croisa celui de son mari qui se reflétait dans la fenêtre et elle sut qu'il pensait à la même chose qu'elle.
Les yeux emplis de gravité, elle lui murmura :
— Le temps est proche, mais il est loin d'être prêt.
— En effet.
— Nous allons devoir lui parler.
— Maria…
La pièce devint noire, la musique cessa et Greg s'interrompit. Aucun d'eux ne bougea pendant quelques instants, cette coupure de courant étant arrivée telle une sentence. Greg prit une profonde inspiration, cherchant à chasser l'inquiétude qui montait en lui.
— Je vais réarmer le disjoncteur, dit-il, la voix plus tendue qu'il ne l'aurait voulu.
Maria ne réagit pas, son regard venait d'être attiré par une lumière rouge qui filtrait sous la porte du salon. La gorge nouée par l'appréhension, elle souffla :
— Alain.
Greg remarqua à son tour la lumière et d'un même mouvement, malgré le noir qui avait envahi la pièce, ils se précipitèrent vers la porte et grimpèrent les marches de l'escalier en hurlant d'une seule voix :
— Alain !
Greg sentit son estomac se nouer sous l'angoisse grandissante, ses pensées tourbillonnant dans une tentative désespérée de trouver une explication à cette lumière rouge, intense et menaçante. Il savait qu'une seule hypothèse tenait la route, mais il refusait de l'admettre. « Pas maintenant… Pas Alain… » implora-t-il intérieurement. Mais au fond, Greg avait toujours su qu'Alain devrait y aller.
En proie à son cauchemar, Alain luttait désespérément contre la voix impérieuse qui le happait. Puis, sans prévenir, la résistance céda, et il fut aspiré, emporté dans une chute vertigineuse, comme si le monde s'était dérobé sous ses pieds. « Il est temps. » La voix résonna dans son esprit avec puissance et lui provoqua des bourdonnements douloureux. Alain gémit et porta ses mains à ses oreilles.
— Temps de quoi ? demanda-t-il de manière presque machinale dans les brumes de son rêve.
La voix resta muette, laissant le silence peser sur ses épaules comme un poids insoutenable. Soudain, Alain se sentit soulevé, sa vision bascula, floue et tremblante, tandis qu'une force irrésistible l'aspirait. Il était propulsé dans un tourbillon de lumière et d'ombres, comme projeté dans un film aux contours indéchiffrables. Devant ses yeux, une carte se déploya, gravée de chemins et de noms inconnus, se superposant aux paysages mouvants qui dansaient autour de lui. Pris dans cette spirale vertigineuse, il sentit son estomac se nouer, la nausée lui montant à la gorge. Puis, brusquement, son corps rencontra la dureté du sol. Il sentit sa peau frotter la terre sèche tandis qu'il roulait sur lui-même à cause de la brutalité de son atterrissage. Ses bras écorchés ne mirent qu'une seconde pour le brûler alors que la poussière lui piquait les yeux. Alain grimaça de douleur. « Une sacrée chute », pensa-t-il en secouant faiblement la tête, tentant de chasser le voile de brume qui obscurcissait sa vision. Ses jambes tremblaient, incapables de soutenir son poids, mais il parvint à se redresser, le souffle court et les muscles tendus comme des arcs. C'est le corps fébrile qu'il fit face à l'époustouflant paysage. Du sommet escarpé où il se tenait, Alain aperçut une tour monumentale, solitaire, émergeant de la vallée aride. Les maigres parcelles de verdure luttaient pour leur survie, ponctuant le paysage désolé de touches éparses de vie. Impossible de détourner le regard de cette tour aux contours irréels, ses murs gravés de reliefs mystérieux semblant raconter des histoires oubliées. Tel un mirage, elle lui sembla irréelle. Bien qu'éloigné, Alain arrivait à la sentir comme si elle n'était qu'à quelques mètres de lui. Les murs de cette tour étaient fascinants : de nombreuses sculptures recouvraient les parois, lui donnant un relief fantastique. Elle semblait appartenir à un autre temps et une aura mystique la rendait encore plus mystérieuse.
Il sentit une nouvelle fois cette énergie s'emparer de lui. Alain pouvait la voir sortir de la tour et venir jusqu'à lui, attirée comme un aimant. Il s'agissait d'une onde de couleur dorée. Elle était composée de particules étincelantes comme l'or au soleil et celles-ci semblaient animées de conscience, vibrant à l'unisson. Cette vibration était silencieuse et pourtant, c'était comme s'il pouvait entendre un son dans ce silence. Lorsque l'onde dorée le toucha, un frisson glacé descendit le long de son échine, s'étendant jusqu'au bout de ses doigts. L'énergie le saisit, le soulevant brusquement, et il eut l'impression que le monde se dérobait sous lui. Puis, aussi soudainement qu'il avait quitté la terre, il la retrouva, comme s'il avait voyagé entre deux battements de cœur. Pourtant, il n'y avait pas de doute possible, le paysage avait changé. Alain était désormais entouré de larges murs : « Ceux de la tour », comprit-il. Alain s'aperçut, stupéfait, qu'il n'y avait aucune fondation dans le sol pour la soutenir : la tour flottait à une cinquantaine de centimètres seulement au-dessus de la terre. Son regard partit en direction des hauteurs de la tour et il fut déconcerté quand il sut qu'il n'en verrait pas le sommet. Elle semblait s'élever ou plutôt descendre ainsi des cieux, venant de l'infini. C'était le monde à l'envers.
— Impossible, murmura-t-il, sous le choc.
Alain pivota lentement sur lui-même, scrutant les parois. Sous ses yeux, des statues bleutées émergèrent des murs, comme appelées à la vie par une force mystérieuse. Une multitude de symboles se dessinèrent, gravés dans une lumière dorée vibrante, projetant des messages dont l'origine lui échappait. Pourtant, sans qu'il ne sache comment, il se sentait capable de les déchiffrer et il pouvait deviner la puissance de leur signification. Tandis qu'il passait sa main tremblante le long des murs, Alain ne vit pas que des brumes d'un jaune lumineux l'avaient encerclé. C'est alors que cette aura dorée qu'il avait perçue en regardant la tour le toucha et il sursauta, apeuré par le contact froid. Il inspira pour se calmer, mais cette chose s'insinua en lui avec force sans lui laisser le choix. Elle pénétra dans chacune des cellules de son corps, le perçant jusqu'au plus profond de son être. Un frisson de pouvoir et de domination parcourut sa nuque, éveillant en lui une exaltation dangereuse. Mais avant qu'il ne puisse comprendre, une douleur fulgurante le transperça, comme si une main invisible venait de lui arracher le cœur, laissant son corps en feu et privé de souffle. Du sang coula de son nez et avant que la première goutte n'ait touché le sol, l'air disparut de ses poumons et il s'effondra à terre. Pendant de longues secondes, Alain resta ainsi au cœur de cette mystérieuse tour sans respirer. Puis son cœur céda. À l'instant où il rencontra la mort, son être fut traversé de violents tremblements permettant à l'air de passer comme une masse épaisse dans sa poitrine et alors, revenant à la vie, il put s'exprimer. Alain hurla, il cria sa douleur, une douleur qui lui était insupportable. Son cri d'agonie sembla durer une éternité, comme si toutes les douleurs et les peines du monde avaient été rassemblées dans sa voix.
Lorsqu'ils atteignirent le seuil de la chambre, Greg et Maria se figèrent, leurs yeux écarquillés face à la lumière rouge qui enveloppait Alain comme une marée incandescente. La pièce semblait vivante, vibrante d'une énergie étrange qui les repoussa dès qu'ils tentèrent d'avancer. Maria sursauta, son cri se perdant dans le fracas de la tempête. Elle se précipita vers le lit où Alain convulsait, son corps illuminé d'une lueur rougeâtre qui semblait presque vivante, prête à la repousser.
— Maria, ne le touche pas ! hurla Greg.
Il était trop tard. Maria fut projetée en arrière et retomba aux pieds de son mari. Cette lumière rouge semblait les empêcher d'aller plus loin que le seuil de la chambre. Greg se baissa pour aider sa femme à se relever, pétrifié par la violence du recul.
— Tu n'es pas blessée ? demanda-t-il, inquiet.
Maria secoua la tête, incapable de répondre, ne pouvant détacher son regard d'Alain, toujours agité par d'impressionnants tremblements. Tout à coup, il hurla, un cri si long et si perçant qu'ils durent se boucher les oreilles. Ce hurlement de souffrance ne cessa que de longues secondes plus tard.
Greg, impuissant, regardait Alain s'époumoner sans qu'il n'éprouve le besoin de s'arrêter pour reprendre sa respiration. Maria se tourna vers Greg, ses yeux noyés de larmes, un désespoir silencieux creusant ses traits.
— Greg... il n'est pas prêt. On a attendu trop longtemps...
Sa voix se brisa, chargée de reproches et de regrets.
Greg hocha la tête, le cœur empli de culpabilité. Il le savait, il ne pouvait plus le sauver.
Le cercle de lumière se referma sur Alain. Il prit peu à peu les contours de son corps qui s'élevait à présent dans les airs, puis il retomba sur le matelas comme une poupée de chiffon dans un éclair de lumière rouge sang.
Alain jaillit de son sommeil, son corps trempé de sueur, comme s'il venait d'échapper aux griffes d'une créature invisible. Le monde autour de lui, encore flou et vacillant, semblait se débattre entre réalité et cauchemar. Il avait la respiration coupée par la violence de ce qui venait de lui arriver. Il se redressa, cherchant à reprendre son souffle. Se sentant observé, il tourna la tête et aperçut Greg et Maria dans l'encadrement de la porte. Sans comprendre pourquoi, il lut de la peur dans leurs yeux. Alain voulut se lever, mais quand il vit sa main, un frisson d'effroi le parcourut. Elle était d'un rouge éclatant, et une lumière irradiait de sa propre peau. Paniqué, il la frotta avec vigueur pour effacer ce rouge sanglant qui émanait de lui. Alain entendit la voix lointaine de Maria et il tourna la tête. Elle lui cria quelque chose, il se concentra sur le son de sa voix qui arrivait difficilement jusqu'à lui. Il secoua la tête avec force pour chasser les bourdonnements qui résonnaient à ses oreilles pour mieux la comprendre.
— Sers-toi de ton bracelet et trouve les autres ! lui cria-t-elle.
Alain, confus et en proie à la peur, s'écria :
— Qu'est-ce qui m'arrive ?
Ce fut au tour de Greg de lui répondre, il répéta :
— Sers-toi de ton bracelet et trouve les autres.
Et il ajouta :
— Kalimé et A… t'aideront.
Alain ne comprit pas les mots de Greg. Il fut à nouveau happé dans un trou qui se matérialisa en plein milieu de son matelas. Il sentit tous les os de son corps devenir mous et flexibles telle de la pâte à modeler et il eut la sensation que sa chair s'allongeait pour passer dans cette ouverture beaucoup plus mince que lui. Alain priait pour se réveiller, mais cette fois-ci, il ne s'agissait plus d'un rêve. Le décor de sa chambre se mit à tourner autour de lui et les visages de Maria et Greg disparurent. Alain eut beau se débattre dans cette lumière rouge qui l'emprisonnait, rien n'arrêta sa chute dans ce vide inconnu. Il heurta soudainement quelque chose et tout devint noir.
Le rugissement de la tempête s'arrêta net, comme si le monde retenait son souffle. La lumière rouge qui avait dévoré Alain s'évanouit, ne laissant derrière elle que le silence pesant de l'absence. Tout était redevenu calme et Alain n'était plus là. Maria s'effondra en pleurs, répétant en boucle :
— C'est notre faute !
Son mari, le regard dans le vide, se contenta de lui caresser les cheveux avec douceur pendant un long moment, puis il parla d'une voix rauque, mais résolue :
— Il faut qu'on trouve les autres.
CHAPITRE 2
Mathias dévalait les couloirs glissants de l'école, le cœur battant à tout rompre. Chaque pas frappait le sol comme un tambour de guerre, résonnant dans l'immensité vide des couloirs déserts, au silence seulement troublé par le murmure étouffé des cours qui continuaient derrière les portes fermées. « Comment ai-je pu me faire avoir ? Ce n'est pourtant pas la première fois que Simon tente de me coincer ! » Essoufflé, il se laissa tomber sur le carrelage froid et glissa jusqu'à la fontaine imposante au centre de l'étage. La pierre sculptée d'un vieil érudit tenait un livre dont l'eau coulait sans fin, symbole du savoir de l'école. Mathias avait besoin de se calmer et de réfléchir à une solution. Il ne pourrait pas éviter plus longtemps le surveillant qui le cherchait partout ; et pourtant, il ne fallait pas qu'on le trouve. Mathias jeta un coup d'œil à sa montre : il lui restait dix minutes avant que la sonnerie annonce la fin des cours. Un son qui, comme chaque jour, provoquerait la bousculade des élèves vers la sortie. Une vague humaine qui serait encore plus impatiente aujourd'hui, à la veille des vacances. C'était la diversion qu'il lui fallait pour remettre l'objet à sa place et cesser cette course poursuite ridicule qui allait mal finir pour lui ; mais encore fallait-il ne pas se faire prendre d'ici là… Or, rester à plat ventre derrière une fontaine au milieu d'un étage désert n'était pas la meilleure solution. N'importe qui pouvait le surprendre. Mathias, tandis qu'il jetait un coup d'œil par-dessus la fontaine, pressa la paume de ses mains sur le rebord de celle-ci. La fraîcheur de la pierre calma les tremblements de nervosité qui s'étaient emparés de lui. Son regard balaya les lieux et son échappatoire se présenta à lui au bout du couloir, à trente mètres : l'ascenseur. « Qui aura l'idée de venir me chercher là ? » Ensuite, il le bloquerait pendant les quelques minutes restantes, tout en vérifiant sa montre. Mathias jeta de nouveau un regard attentif autour de lui, s'assurant qu'il n'y avait personne. Quand il se trouva nez à nez avec une élève de sa classe, il ne put retenir un petit cri de surprise.
— Bon sang, Élisea, qu'est-ce que tu fiches ici ? Tu n'es pas en cours ?
— Toi non plus, je vois. Et si j'en crois le chaos dans l'école, tu as encore mis le feu aux poudres. Qu'est-ce que tu as fait cette fois ?
— Rien, glissa Mathias avec un sourire innocent.
— Tu sais que rendre l'objet une semaine plus tard ne te sera d'aucune aide. Cette fois-ci tu vas te faire renvoyer, annonça-t-elle avec une profonde indifférence pour le sort qui l'attendait.
Mathias ne se formalisa pas du peu de cas qu'Élisea faisait de lui, car tout désintéressait la jeune fille. Il tenta néanmoins :
— Tu pourrais peut-être m'aider.
— Non. Ne me mêle pas à tes histoires, la seule chose que je vais faire pour t'aider, c'est passer mon chemin. Considère que je ne t'ai jamais vu si on me demande. Bonne chance, le klepto.
Sur ce, après un signe de la main, Élisea lui tourna le dos et emprunta les escaliers qui la conduiraient un étage plus bas vers la sortie. Mathias s'avança vers la balustrade ; il la vit apparaître aux pieds des escaliers et partir vers le petit patio enneigé sans se soucier du vent glacial qui faisait voler ses cheveux ni des flocons de neige qui se collaient à ses vêtements. Il n'avait jamais rencontré quelqu'un comme Élisea. Cette fille ne paraissait jamais être entièrement avec eux et semblait indifférente à tout. Mathias repensa à ce qu'elle venait de lui dire. « Ainsi, le directeur de l'école lui-même s'est lancé à ma poursuite, tout cela ne présage rien de bon. » Soudain, il entendit des pas rapides résonner sur le vieux carrelage de l'école. Le stress monta en lui et le paralysa pendant quelques secondes. Il ignorait de quel couloir venaient les pas, mais il savait que tous menaient vers la fontaine. Il fallait fuir avant de se retrouver face au proviseur. Se ressaisissant, il piqua un sprint aussi discrètement que possible. Il se jeta sur le bouton d'ouverture de la cage de l'ascenseur, priant pour qu'elle se trouve à son étage. À sa pression, les portes s'ouvrirent et Mathias poussa un soupir de soulagement avant de s'engouffrer à l'intérieur. Il appuya sur le bouton du sixième étage tandis que les portes se refermaient dans un sinistre grincement. C'est alors que la silhouette du proviseur apparut devant la fontaine. Mathias se plaqua contre le mur de l'ascenseur, retenant son souffle. Alors que l'ascenseur montait les étages de l'école, des gouttes de transpiration dégoulinaient dans son dos. Le souffle court, Mathias passa ses mains tremblantes contre son visage pour essuyer les traces de sueur qui coulaient le long de ses tempes depuis quelques secondes déjà. Toujours plaqué contre la paroi de l'ascenseur, il prit de profondes inspirations pour se calmer. Il sentait que cette course-poursuite allait mal se finir pour lui. Des éclairs de panique lui piquèrent le ventre. Si le directeur l'avait vu, et il était de plus en plus sûr que c'était le cas, il serait là pour l'accueillir quand les portes s'ouvriraient.
— Idiot, idiot, idiot… enragea-t-il contre lui-même.
« Qu'est-ce qui m'a pris de me comporter ainsi ? » Il avait réagi de façon impulsive, sans se préparer avec la minutie parfois exagérée dont il faisait preuve pour chacun de ses paris et maintenant il avait toute l'école à ses trousses. Mathias priait pour que le directeur ne l'attende pas afin qu'il puisse courir remettre l'objet à sa place dans la salle d'Exposition. Plus tard, il jouerait au naïf avec le proviseur même si cela ne s'annonçait pas être une partie de plaisir. Élisea avait raison. Cette fois-ci, il ne s'en sortirait pas avec une de ses pirouettes. Il aurait de la chance s'il ne récoltait qu'un avertissement et des mois d'heures de colle ; mais ce qui l'inquiétait surtout, c'était la police. Il espérait bien que le directeur ne l'avait pas encore appelée.
À cet instant, Mathias perçut un bruit qu'il reconnut aussitôt : sauvé par le gong. La sonnerie annonçant la fin des cours venait de mettre un terme à cette heure de poursuite stressante. À cette seconde, rien ne lui parut aussi beau que ce son. Il ne lui restait plus qu'à se mêler à la foule qui allait se précipiter vers les portes de la sortie tandis que lui remettrait tout en ordre avant de suivre ses camarades pour des vacances méritées. Il y eut une légère secousse. L'ascenseur venait d'atteindre sa destination et alors que les portes s'ouvraient, Mathias sentit son cœur tambouriner contre son torse. Il poussa un soupir de soulagement en constatant que ni le directeur ni le surveillant ne l'attendaient. Il sortit de l'ascenseur et se fondit dans la foule bruyante des élèves qui envahissaient le couloir. Il fit quelques pas au milieu de ses camarades et prit un air naturel tout en guettant les intersections des couloirs. Alors que Mathias s'approchait enfin de l'entrée de la salle d'Exposition, son soulagement fut brutalement interrompu. Une poigne ferme le saisit par le col, le tirant violemment en arrière. Déséquilibré, il agita les bras, cherchant désespérément un appui invisible.
— Pas si vite, monsieur Ennessie, susurra une voix froide à son oreille. Vous avez quelque chose qui m'appartient.
Mathias sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale. En se retournant, il croisa le regard perçant du proviseur, ses yeux étincelants d'une satisfaction cruelle. « C'est la fin », pensa-t-il, et son estomac se noua.
— Suivez-moi, ajouta le proviseur, sa voix claquant comme un ordre militaire.
Mathias jeta un regard rapide autour de lui, cherchant frénétiquement une échappatoire. Mais le surveillant Thomas se tenait à ses côtés, les muscles tendus, prêt à bondir à la moindre tentative de fuite. La panique s'immisça dans son esprit, chaque pensée se heurta à la réalité implacable de sa situation. Ils prirent le chemin inverse au sens de la foule, en direction du bureau du directeur sous les regards moqueurs ou intrigués des élèves. Mathias, sous le choc, essayait de se ressaisir. Il fallait qu'il réfléchisse, il savait que la situation était grave et qu'il était allé trop loin, qu'il avait pris trop de risques.
Le directeur ouvrit la porte de son bureau et, sans un mot, y fit entrer Mathias d'un geste brusque. La porte se referma derrière eux dans un claquement sec, comme le bruit d'un piège qui se referme. Le silence s'abattit, lourd et oppressant. Le directeur se tenait debout, raide, ses mains tapotant nerveusement le bord de son bureau en chêne. Sa mâchoire crispée et le tremblement à peine perceptible de ses doigts trahissaient une colère contenue.
Mathias, cloué sur place, sentait son cœur tambouriner à un rythme effréné. « Il attend quelque chose… un aveu ? » pensa-t-il, luttant pour garder un visage impassible malgré la sueur froide qui perlait à sa nuque.
— Alors ? lança le directeur, sa voix tranchante perçant le silence comme un coup de fouet.
Mathias haussa un sourcil, feignant l'incompréhension, bien qu'un frisson glacial parcourût sa colonne vertébrale.
— Je suppose que vous savez pourquoi vous êtes ici, reprit-il, son ton empreint d'une exaspération grandissante.
Mathias avala difficilement sa salive et répondit d'une voix étonnamment stable :
— Non, monsieur.
— Ne vous moquez pas de moi, monsieur Ennessie, vous avez été pris la main dans le sac.
Mathias secoua la tête en signe d'incompréhension.
— Vous niez ? Je n'ai pas de temps à perdre.
Il tourna la tête et s'adressa au surveillant qui se tenait en retrait, debout près de la porte.
— Monsieur Thomas, allez chercher M. Boar je vous prie.
Le surveillant se précipita vers la porte et Mathias eut le temps de voir un éclair de pure jubilation passer dans ses yeux juste avant qu'il ne franchisse le seuil de la pièce. Le surveillant Thomas, avec qui il avait souvent eu des conflits, savourait sa victoire. Tout était de sa faute, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui, jamais il n'aurait dû se laisser avoir par cet idiot de Simon.
Le directeur était hors de lui. « Comment ce gamin a-t-il osé me faire ça ? » Il était prêt à tolérer, à comprendre les écarts de ce petit voleur, mais il ne pouvait accepter le geste qu'il venait de commettre. Rien que d'y penser, il en avait les mains qui tremblaient encore. « Que se serait-il passé s'il avait réussi à franchir les portes de l'école avec ? » Le directeur était inquiet, cela ne pouvait pas être un hasard et il fallait reconnaître les signes. Le temps approchait et les choses prenaient une tournure étonnante. Il devait à présent garder un œil sur le jeune Mathias, il avait peut-être sous-estimé son importance. Le regard plongé dans celui de cet adolescent inconscient de ce qu'il avait fait et des enjeux qui étaient en train de se jouer, il demanda avec froideur :
— Vous réfléchissez à votre alibi, monsieur Ennessie ? Laissez-moi vous dire que cela ne sert à rien, M. Simon Boar est prêt à témoigner. Malgré le respect que j'ai pour vos parents, vous avez commis une grosse erreur et il n'y aura plus de nouvelle chance. Alors, en attendant le récit que ce jeune homme a à nous faire, je vous prie de bien vouloir vider vos poches et votre sac.
Mathias baissa la tête, accablé. Il était fichu et rien ne pouvait plus le sauver. Sous le regard bleu glacé du directeur, il commença à vider son sac de cours. Il ne savait pas quoi faire, il sentait qu'aucune parole n'aurait de pouvoir sur l'homme en face de lui. Mathias enleva un à un ses livres et les posa sur le bureau en chêne massif, retardant le moment où il devrait le sortir. Pourtant, il savait qu'il ne faisait que reculer l'inévitable.
— Allons, monsieur Ennessie, un peu de courage s'il vous plaît, retournez votre sac maintenant, lui ordonna avec fermeté le directeur, les yeux plissés d'attention.
Mathias s'exécuta et des morceaux de gâteau tombèrent sur le bureau, répandant quelques miettes. Il vit le directeur se lever de son siège, furieux.
— Cessez de vous foutre de moi ! Videz vos poches et tout de suite !
Mathias frissonna, il n'avait jamais vu le directeur aussi furibond. Pourtant, plus d'une fois il avait déclenché sa colère, mais là il y avait quelque chose de différent dans les réactions du proviseur. L'homme d'une cinquantaine d'années aux cheveux grisonnants, toujours tiré à quatre épingles, qui se tenait devant lui, semblait sur le point de l'étrangler. « Qu'ai-je fait ? » songea Mathias, effaré. Il sortit son portable, des papiers, un stylo, et ce un à un, malgré la rage contenue du directeur. Mathias finit par remettre sa main dans sa poche, sachant que cette fois, il n'avait plus rien à en extraire. Il s'apprêtait à la ressortir vide quand de grands cris venant du couloir arrêtèrent son geste. Un silence… et les cris aigus reprirent de plus en plus fort. Le directeur le fusilla du regard, soupçonneux, comme si Mathias pouvait être responsable de ce raffut. Sous ses yeux, le directeur à la forte carrure menait un combat intérieur : son désir de le coincer contre sa responsabilité de proviseur qui lui ordonnait d'aller voir ce qui était en train de se passer. Un cri plus perçant que les autres retentit et le directeur se décida enfin, il contourna son bureau et, avant de franchir la porte, il se retourna pour lui lancer, menaçant :
— Vous n'avez pas intérêt à vous enfuir, sinon c'est la police, et je veux qu'à mon retour, il soit sur ce bureau ! C'est compris, monsieur Ennessie ?
Sur ce, il partit en claquant la porte du bureau avec fracas et Mathias sursauta. Il entendit les pas rapides du directeur marteler le carrelage fissuré par le temps. Mathias resta un instant sans bouger, ébahi par cette aide providentielle. « Une chance pareille, je n'en reviens pas. » Le tout était maintenant de la mettre à profit pour trouver une solution. Il était hors de question qu'on le prenne avec son précieux butin. Mathias risquait gros cette fois-ci et cette histoire pouvait terminer avec la police et une plainte pour vol. Sans perdre un instant, Mathias ouvrit la même porte que le directeur venait de claquer avec l'idée de retourner à la salle d'Exposition à toute vitesse. Il longea le couloir sur la pointe des pieds et quand il arriva au coin de celui-ci, il s'aperçut que les cris étaient de plus en plus proches de lui. Mathias se pencha par-dessus le balcon, intrigué par les cris qui montaient du hall. Ce qu'il vit le laissa bouche bée. Deux filles se battaient avec une frénésie déchaînée dans la fontaine, projetant de l'eau glacée tout autour d'elles. Le surveillant, trempé de la tête aux pieds, tentait désespérément de les séparer, tandis que Simon, le nez ensanglanté et le visage grimaçant de douleur, reculait maladroitement, les yeux écarquillés de surprise.
Une des filles, profitant de la confusion, lança un coup de pied bien ajusté qui fit trébucher Simon. Il laissa échapper un cri aigu et se recroquevilla, tenant son visage avec ses mains ensanglantées. Mathias se mordit la lèvre pour étouffer un rire. « Bien fait pour lui ! » pensa-t-il, son sourire se transformant en un éclat amusé.
La seconde fille saisit l'occasion pour se jeter de nouveau sur son adversaire, provoquant une vague d'éclaboussures qui détrempa encore plus le surveillant exaspéré. Le chaos s'intensifiait à chaque seconde, les cris perçants résonnant dans la salle comme un concert dissonant. Le directeur, visiblement dépassé par la scène, tentait de calmer la situation, sa voix autoritaire noyée dans le tumulte.
Mais ce fut l'inattendu qui arracha à Mathias un regard incrédule. L'une des filles, le regard animé par une rage furieuse, agrippa le bras du directeur lorsqu'il s'approcha de trop près et, d'un geste brusque, l'entraîna dans la fontaine. L'incrédulité passa sur le visage du directeur avant qu'il ne disparaisse dans une éclaboussure monumentale, ses vêtements impeccables désormais collés à sa peau trempée.
Mathias se retint de rire à s'en faire mal aux côtes. Voir le directeur de la prestigieuse école DeBonary, trempé et abasourdi dans la fontaine, était une image qu'il n'oublierait jamais. À regret, il finit par s'y arracher, il avait à faire. « Le sacrifice de ces filles ne sera pas vain ! » se promit-il. Il devait remettre l'objet à sa place avant que la chance ne tourne. S'il réapparaissait, il serait difficile de l'accuser de l'avoir volé et cela éviterait que la police ne s'en mêle. Il reprit sa mission et partit en courant sur la pointe des pieds jusqu'au bout du couloir. Il se retrouva à nouveau là où il s'était fait attraper par le directeur et le surveillant, à quelques mètres seulement de l'entrée de la salle d'Exposition. Il ralentit, nerveux, et s'immobilisa devant les grandes portes en chêne massif. Il inspira profondément et poussa la lourde porte en bois. Elle s'ouvrit sans un bruit, dévoilant l'intérieur sombre et imposant de la salle.
CHAPITRE 3
Mathias glissa prudemment la tête dans l'entrebâillement de la grande porte de la salle d'Exposition. L'obscurité régnait, un silence oppressant enveloppait la pièce. L'impression qu'un spectateur invisible l'épiait le fit frissonner. Alors qu'il avançait d'un pas hésitant, la salle se noya soudain sous une lumière crue. Mathias bondit en arrière, le cœur tambourinant dans sa poitrine. L'allumage automatique. Il lâcha un souffle qu'il ne savait pas avoir retenu, la tension vibrante de ses muscles refusant de se dissiper. Mathias se jura, presque désespéré, que ce serait la dernière de ses aventures rocambolesques à l'école DeBonary. Il passa sans un regard devant les vitrines qui racontaient l'histoire assommante de l'école, les exploits marquants des uns et des autres, les carrières exceptionnelles d'hommes et de femmes étant passés par la prestigieuse école, les donateurs généreux… Mathias ne jeta même pas un coup d'œil à la photo de ses parents qui trônait fièrement dans l'une des devantures. Il pressa le pas. Il entendait encore l'agitation provenant du couloir, mais pour combien de temps ?
Il marchait le regard accroché à la vitrine au centre de la pièce. Arrivé devant, Mathias poussa un soupir de soulagement, ravi de ne pas avoir à la rouvrir au risque de déclencher l'alarme. La porte était encore ouverte. Il n'avait plus qu'à le remettre dedans et à retourner dans le bureau du directeur pour l'attendre et jouer au naïf. Mathias s'en sortirait avec des mois d'heures de colle, mais cette histoire s'arrêterait enfin ! Avec nervosité, il souleva la manche de son pull et un incroyable bracelet argenté, paré d'une magnifique émeraude entourée de symboles étranges, apparut. Son précieux butin, l'objet de cette course-poursuite, ornait son poignet dans toute sa superbe. En l'observant, il ressentit le même trouble l'envahir que lorsqu'il l'avait saisi une heure auparavant, quand il l'avait retiré de son socle de verre qui le protégeait de tous. Il le réalisait maintenant : voler ce bracelet était de la pure folie. La fierté piquée par la provocation de Simon l'avait aveuglé, le poussant à franchir une limite qu'il n'aurait jamais dû approcher. Ce bracelet d'un style ancien n'était rien d'autre que le symbole, l'emblème, depuis cent ans de l'école DeBonary. Même si le temps pressait pour lui, Mathias ne put s'empêcher de regarder le bijou avec fascination. Il passa un doigt sur la pierre d'un vert translucide qui le décorait, et à ce moment-là, il se sentit déséquilibré. Aussitôt, un vertige le submergea. La terre parut se dérober sous ses pieds, et un maelström d'étoiles dansa devant ses yeux, tourbillonnant en une galaxie aveuglante.
Il secoua la tête, cherchant à dissiper l'étourdissement. Puis le silence le frappa, épais et total. Les bruits étouffés du couloir s'étaient éteints, laissant place à sa respiration, saccadée, résonnant comme un écho dans la vaste salle. Des pas retentirent contre le sol et Mathias se mit à paniquer. Ne sachant que faire, il saisit le bracelet et tira dessus pour le retirer, mais il ne bougea pas d'un pouce. Surpris, il retourna sa paume vers le ciel et il constata avec horreur qu'il n'y avait plus l'accroche qui lui avait permis de fermer le bijou. Il le tourna avec précipitation dans tous les sens pour retrouver l'ouverture du bracelet, mais il ne vit rien. « Impossible ! Elle était bien là quelques instants avant… » Mathias tourna le bijou avec minutie autour de son poignet plusieurs fois pour essayer de comprendre, mais l'accroche semblait avoir bel et bien disparu. Il lui était impossible d'ôter le bracelet et, plus étrange encore, il semblait avoir rétréci, épousant désormais les contours de son poignet. « Comment vais-je m'en débarrasser si je ne peux pas retirer le bracelet ? » songea-t-il, désespéré. « Qu'est-ce qu'il se passe ? »
La pièce sembla soudain se contracter autour de lui, l'air devenant épais et vibrant d'une énergie inconnue. Les bruits du couloir s'évaporèrent, laissant place à un silence assourdissant. Un éclat vert jaillit du bracelet, s'enroulant autour de Mathias comme une liane lumineuse. La lumière était froide, presque douloureuse, et une sensation de picotement s'insinua dans sa peau, lui donnant l'impression que chaque nerf était exposé à une morsure glaciale. Le souffle court, il tenta de retirer le bracelet, mais ses doigts se figèrent, paralysés par une force invisible.
Puis le chant commença. Une mélodie douce, étrangère, et d'une beauté inconcevable emplit l'air, chaque note résonnant dans ses os comme une vibration ancienne. Mathias sentit son cœur se contracter douloureusement, ses battements s'accordant au rythme imposé par la mélodie. Mais soudain, la musique changea, se distordit en un cri aigu et discordant. Ce n'était plus une mélodie, mais un cri strident et douloureux qui se déversait de sa propre gorge, incontrôlable. La douleur monta en flèche, une colère noire et dense s'infiltrant dans son esprit, annihilant toute pensée rationnelle.
Une rage dévorante écrasa sa poitrine, compressant ses organes dans un étau de fer. Ses veines saillirent sur son cou, gonflées d'un sang brûlant qui semblait se figer sous l'effet de la tension. Mathias, à bout de forces, tomba à genoux, le regard fixé sur la lumière verte qui pulsait comme un cœur étranger autour de lui, avant que l'obscurité totale ne le prenne et le fasse sombrer. C'est à cet instant qu'il le sentit : son cœur explosa à l'intérieur de lui et il s'écroula à terre, inanimé.
Son cri terrifiant cessa et Mathias resta là, gisant dans ce halo de lumière verte. Son corps inerte gisait sur la moquette marron de la belle salle d'Exposition, devant la vitrine vide, emporté par une mort inexplicable. Puis, bien plus inconcevable encore, Mathias inspira une grande bouffée d'air et toussa contre le sol. La douleur dans sa poitrine était terrible et son cœur était en feu. Le bruit sec d'une porte qui s'ouvrit brutalement rompit l'étrange silence, suivi du claquement de chaussures mouillées sur le marbre. Le directeur, trempé et furieux, apparut, le regard fixe comme s'il voyait un fantôme. Cette image cocasse aurait pu le faire rire, mais la douleur et la peur étaient trop fortes. Tous deux semblaient statufiés. La lumière verte s'était rapprochée de lui et son corps se glaça d'un coup. Il voulut appeler le directeur à l'aide, mais il ne put rien dire. Son corps et sa bouche ne lui obéissaient plus. Mathias se raidit, puis il eut l'impression qu'il se liquéfiait et qu'un feu glacial courait dans ses veines. Il regarda le directeur apeuré, il fallait qu'il se libère de cette lumière, elle allait le tuer. C'est alors qu'il entendit la voix rocailleuse du proviseur résonner dans sa tête. « Mais qu'avez-vous fait ? On ne vole pas le destin sans conséquences, monsieur Ennessie. N'essayez pas de revenir, seule la mort vous attendrait ici. Vous avez été choisi, n'oubliez pas votre pureté. »
Mathias, à ces mots, se débattit avec plus de violence comme quelqu'un en train de se noyer. Trop tard. Il fut aspiré dans un tourbillon qui s'ouvrit sous ses pieds, la salle d'Exposition disparut et tout devint noir autour de lui. Le proviseur murmura avec tristesse :
— Bonne chance, monsieur Ennessie.
Puis il referma la porte sous le regard ébahi de Simon. « Il y a beaucoup à faire à présent », songea le directeur.
Alain ouvrit un œil, puis l'autre. Un ciel d'un bleu éclatant s'étendait au-dessus de lui, si proche qu'il en aurait presque senti la caresse. Une sensation d'humidité contre sa paume le fit frémir — de l'herbe, fraîche et dense. « Qu'est-ce que je fais couché dans l'herbe ? » Il se redressa et grimaça, chaque parcelle de son corps semblait courbaturée et il avait un mal de tête carabiné. Sonné, Alain releva le visage et observa autour de lui : rien ne lui était familier. Il était dehors, dans une sorte de clairière entourée de chênes. Il ne reconnaissait pas l'endroit. Pourtant, il ne devait pas être loin de chez lui. Quelques souvenirs commencèrent à se frayer un chemin dans ses pensées : la tempête, la tour de pierre mystique, son corps rouge sang, la douleur et les cris de Greg et Maria. Il s'empressa de chasser les images du cauchemar qu'il avait fait la nuit dernière et il haussa les épaules. « Crise de somnambulisme. » Il ne voyait pas d'autre explication. Cela ne lui était pas souvent arrivé, mais il en avait déjà fait une des années auparavant.
Un bruissement de feuilles le fit se figer. Alain se redressa d'un bond maladroit, grimaçant sous la vague de souffrance qui secoua ses muscles endoloris, chaque mouvement réveillant une douleur sourde et lancinante.
Une silhouette se découpa devant les arbres qui bordaient la clairière, elle s'avança vers lui et dévoila un grand jeune homme. Il devait être un peu plus jeune que lui : Alain lui donnait environ 18 ans, ses cheveux bruns et bouclés mi-longs cachaient difficilement son visage allongé. L'inconnu, arrivé à sa hauteur, s'immobilisa devant lui et lui lança, méfiant :
— Qui es-tu et que fais-tu ici ?
Alain jura. Voilà qu'il venait de violer une propriété privée. Comment allait-il pouvoir expliquer qu'il n'avait pas la moindre idée d'où il se trouvait et de comment il était arrivé ici ? « Et je suis en caleçon… » constata-t-il avec une grimace.
— Euh… bredouilla-t-il, tentant de masquer sa confusion. Je m'appelle Alain. Je crois que j'ai eu une crise de somnambulisme, sommes-nous loin d'Aubazine ? interrogea-t-il.
Le garçon au visage long plissa les yeux, évaluant Alain avec une méfiance palpable avant de lâcher :
— Aubazine ? Jamais entendu parler. Et toi, tu sais où se trouve l'école DeBonary ?
— Je ne la connais pas non plus, désolé, répondit Alain en haussant les épaules, préoccupé.
Une inquiétude sourde monta en lui. Comment ce garçon pouvait-il ne pas connaître Aubazine ? Alain savait qu'il n'avait pas parcouru des kilomètres dans un état de somnambulisme… quelque chose ne tournait pas rond. Alain eut soudain peur que la vraie raison de sa présence ici ne lui plaise pas du tout. À présent, l'angoisse lui nouait la gorge, il jeta en douce un regard vers le garçon qui l'observait tout aussi bizarrement et il risqua :
— Je sais que ma question va paraître étonnante, mais je me demandais s'il y avait une chance pour que je sois en train de rêver en ce moment ?
Le jeune homme s'approcha de lui et le pinça avec force, Alain grimaça et le verdict tomba :
— Non, tu ne rêves pas. Salut, moi c'est Mathias, annonça le grand jeune homme avec un sourire avenant, avant de lui tendre la main.
Alain la serra en retour avec énergie et vigueur. Il vit Mathias sourire en regardant son caleçon et alors qu'Alain s'agitait, gêné, il l'entendit lui dire :
— Vu que nous en sommes aux questions étranges et que tu portes un caleçon avec des petits chiens en plein milieu de la forêt, je pense que je ne me sentirai pas trop idiot, si je te demande ça…
Mathias enchaîna, l'air très naturel :
— Est-ce que tu saurais pourquoi je me suis retrouvé dans une bulle de savon verte avant d'être aspiré dans le sol pendant que j'étais dans la salle d'Exposition de mon école ?
Alain recula sous l'effet du choc, il n'en revenait pas. Le visage figé par la surprise, il murmura :
— Moi c'était rouge et j'étais dans mon lit quand ça s'est produit.
À ces mots, Mathias l'observa avec attention. Il le balaya du regard de haut en bas avant d'arrêter ses yeux sur son poignet, qu'il saisit avec vigueur avant de lui demander avec empressement :
— Où l'as-tu trouvé ?
— Il est à moi, répondit Alain avec méfiance. Pourquoi ?
— Je le savais… Ce bracelet allait me causer des ennuis ! Simon et ses paris idiots… c'est à cause de lui, grogna Mathias, un éclair de rancœur passant dans ses yeux.
— Réponds, exigea Alain avec autorité cette fois-ci.
Mathias, les yeux perçants, leva son bras à côté de celui d'Alain. Ce dernier eut un sursaut de stupeur : au poignet de Mathias brillait un bracelet identique, seule la pierre, scintillant d'une lueur émeraude, et les symboles différaient. Cependant, il était évident que ces bracelets faisaient partie d'une même série. Alain, interloqué, observa Mathias se pencher au-dessus des deux bijoux. Il fit tourner lentement son bracelet plusieurs fois autour de son poignet avant de murmurer, fasciné :
— Incroyable, toi aussi tu ne peux pas l'enlever ! Est-ce qu'il a toujours été comme ça : bloqué ?
Alain secoua la tête, agacé, et retira son poignet de sa main avec brutalité.
— Comment ça « pas l'enlever » ?
Il tira dessus dans tous les sens, mais rien n'y fit. Le bracelet resta à son poignet.
Alain, le regard accroché au bijou, ne put retenir un frisson de stupeur.
— On dirait qu'il a rétréci, c'est quoi ce truc ? murmura-t-il, ahuri.
Son agacement et son incompréhension se muèrent en peur. Comment avait-il pu se retrouver à moitié nu dans une forêt en train de comparer son bracelet avec un inconnu qui lui parlait de bulle de savon verte ? C'était n'importe quoi, il fallait qu'il rentre chez lui. Et vite.
Voyant que le visage carré d'Alain se crispait au fil des secondes, Mathias le regarda avec un sourire rassurant puis tenta de résumer la situation dans laquelle ils se trouvaient :
— Donc, si je ne me trompe pas, ces bracelets que nous portons se sont allumés et nous sommes arrivés dans cette forêt, lieu qu'aucun de nous deux ne connaît. C'est ça ?
— Qu'est-ce que tu racontes !?… temporisa immédiatement Alain. Je te propose une autre version : je dormais, j'ai fait un cauchemar et une crise de somnambulisme avant de me réveiller ici. Je ne dois pas être très loin de chez moi, nous devrions essayer de trouver quelqu'un pour en savoir plus.
Alain tira sur son caleçon et ajouta avec une grimace :
— Et des vêtements aussi.
— Bonne idée, de toute façon ça ne sert à rien d'essayer de comprendre ce qui nous arrive, il y a trop de choses bizarres pour l'instant.
En prononçant ces mots, un frisson inattendu glissa le long de son dos, mêlé d'excitation et d'une pointe d'effroi. Il pressentait que ce qui venait de se produire dépassait de loin tout ce qu'il pouvait imaginer.
CHAPITRE 4
Alors qu'ils marchaient dans la forêt, Mathias expliqua à Alain qu'il avait atterri à un kilomètre d'ici dans une autre clairière. Il lui assura aussi qu'il ne se trouvait pas dans son pays : en ce moment, c'était l'hiver et il y avait plus de vingt centimètres de neige partout, ce qui n'était pas le cas ici. Ils se rendirent compte au fil de la discussion qu'ils venaient de pays très éloignés l'un de l'autre. Ils furent encore plus surpris de voir qu'ils se comprenaient alors qu'ils ne parlaient pas la même langue, chacun était pourtant persuadé qu'il utilisait sa langue natale. Ils avancèrent ainsi pendant une heure entre les arbres de cette forêt. Mathias avait pris la tête et les dirigeait, sûr de lui comme s'il connaissait le chemin. De temps en temps, il s'arrêtait pour changer de direction. Plusieurs fois, Alain lui demanda s'il ne reconnaissait pas les lieux tant il semblait à l'aise dans ces bois, mais apparemment, non. Ils finirent enfin par arriver à la lisière de cette forêt. À quelques centaines de mètres au loin, ils aperçurent un petit village. Mathias, qui ouvrait la marche, se figea sur place. Alain lui rentra dedans.
— Pourquoi t'arrêtes-tu ?
Mathias s'effaça et le laissa regarder par lui-même. Alain resta bouche bée pendant quelques instants. Il essaya de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche et Mathias se mit à rire devant sa mine effarée.
— Je reconnais que c'est surprenant, mais remets-toi, tu verrais la tête que tu fais !
Pour être « surprenant », ça l'était. Devant eux s'étendait un village figé hors du temps, enveloppé d'une atmosphère étrange et presque irréelle. Tout, des toits en chaume aux ruelles pavées, semblait familier et pourtant empreint d'une étrangeté subtile, comme si le lieu était conservé dans une bulle de verre aux reflets changeants. C'était un tableau à la fois captivant et déroutant, un carrefour entre deux réalités. Mathias, un éclat malicieux dans ses yeux, s'inclina d'un geste exagéré devant Alain et, d'une voix faussement solennelle, lança :
— Alain, mon ami, bienvenue dans ce qui pourrait bien être le passé !
Il attendit un instant, puis, portant sa main à son menton, il ajouta, perplexe :
— À moins que ce ne soit le tournage d'un film ou une caméra cachée. Souris au cas où ! Mais je pense plutôt qu'on vient de voyager dans le temps.
Ébahi, Alain secoua la tête, choqué, et lui dit, scandalisé par la légèreté de son ton :
— Sérieusement, Mathias, comment tu peux trouver ça amusant ? On est complètement perdus !
— Oh, mais ça m'amuse beaucoup ! Quand je pense que j'étais sur le point d'être renvoyé, rappela-t-il avec un grand sourire qui lui mangea le visage.
Puis il jeta un regard autour de lui et ajouta, impatient :
— Viens, on va se fondre un peu plus dans le décor avec ces capes, avant qu'on se fasse vraiment remarquer. Il serait dommage qu'ils nous prennent pour des sorciers habillés en caleçon à chiens ! Tu sais qu'au Moyen Âge, on pouvait te brûler vif et t'exposer sur la place publique pendant plusieurs jours après t'avoir roué de coups pour moins que ça ? ajouta Mathias sur un ton badin.
Sans attendre de réponse, il s'éloigna en direction d'une maison située près de la lisière de la forêt, à l'écart de cet étrange village. On pouvait apercevoir dans un coin du terrain des tissus foncés suspendus en train de sécher. Alain déglutit avec peine quand Mathias déroba les capes étendues sur le fil. Il se crispa, s'attendant presque à entendre résonner des alarmes dans tout le village. Quand le jeune homme revint vers lui avec un sourire empli de fierté, Alain ne put s'empêcher de marmonner :
— Tu sais que tu es un grand malade, toi, et un voleur en plus ! Je suis sûr qu'il y a une explication très logique à tout ça. Ce n'est pas possible, on ne remonte pas dans le passé d'un coup de baguette magique ou de bracelet. J'ai dû prendre un coup sur la tête ou tiens, j'ai eu un accident et je suis dans le coma.
— Bravo, voilà, tu as trouvé ! s'exclama Mathias en frappant dans ses mains, ironique. Arrête de dire des bêtises, tu vois bien qu'il s'est passé quelque chose de magique avec ces bracelets. Ne secoue pas la tête, Alain… ajouta-t-il en voyant son mouvement de négation.
Mathias lui répéta en décortiquant chaque lettre :
— La M.A.G.I.E., Alain. Une fois qu'elle entre en jeu, tout ce qu'on croyait connaître vole en éclats. C'est un nouveau monde, de nouvelles règles.
— Et peut-on savoir d'où te vient cette philosophie très intéressante de la vie ? Parce que moi, dans le monde où je vis, il en faut plus que ça pour convaincre les gens qu'ils ont fait un retour dans le passé et il en faut encore plus pour leur faire accepter l'idée ! Tu sais pourquoi ?
— Non, mais je suis sûr que tu vas me le dire, répondit Mathias avec provocation.
— Parce que la magie, c'est bon pour les contes de fées, pas la vraie vie !
— Tu dis ça parce que tu ne trouves pas la magie cool, alors que ça l'est ! On se croirait dans un livre.
— Un grand malade, c'est bien ce que je disais ! Je suis tombé sur un grand malade.
Alain vit Mathias sourire avec indulgence, ce qui l'énerva. Il avait l'impression d'être un demeuré. Pourtant, il lui semblait qu'il était en droit de s'étonner et de ne pas accepter aussi facilement que lui d'avoir été propulsé dans le passé.
— Le meilleur moyen d'en savoir plus, c'est d'aller faire un tour dans ce village pour écouter ce qu'il se dit, du moins s'ils parlent la même langue que nous, suggéra Mathias, conciliant.
— J'imagine que cela ne posera pas de problème puisque nous nous comprenons, soupira Alain, fataliste.
— Tu vois que tu commences déjà à te faire à l'idée qu'il y a un peu de magie là-dessous ! Allons-y, mais faisons-nous discrets, on ne sait jamais, s'exclama Mathias avec excitation avant de partir.
Alain opina de la tête. Il n'avait pas envie de se retrouver roué de coups sur une place publique, il ne voulait même pas se faire remarquer. « Se faire rouer de coups ? » Il n'allait quand même pas donner du crédit à la théorie aberrante de Mathias. Néanmoins, mieux valait rester prudent. « Des gens qui ont décidé de vivre sans les progrès technologiques sont probablement très excentriques. Il n'y a même pas de poteaux électriques autour de ce village. »
Alain enfila la cape encore humide pour se couvrir et baissa les yeux, dépité : il portait une vraie cape. « Ces gens sont fous », songea-t-il, halluciné par ce qui lui arrivait. Une fois qu'il aurait trouvé le nom du village, il le localiserait avec le GPS de quelqu'un, ou même sur une carte si ces gens voulaient se la jouer à l'ancienne, et il rentrerait chez lui sans un regard en arrière. Quant à ce bracelet, il irait chez le bijoutier dès demain pour se le faire couper, tant pis pour la valeur sentimentale, il n'était pas près de le porter à nouveau. Il se contenterait de le mettre à l'abri dans une boîte à bijoux et de l'admirer de temps en temps. Content de ses décisions, Alain rattrapa Mathias qui était déjà loin devant, parti à l'aventure sans se poser de questions.
Quand Mathias et Alain arrivèrent au cœur du village via de petites ruelles, ils se rendirent vite compte que garder les capuches sur leurs têtes ne les aidait pas à rester discrets. Au contraire, ils suscitaient des regards inquiets. D'un commun accord, ils décidèrent d'imiter les villageois. Ils enlevèrent leurs capuches et marchèrent fièrement le dos droit, la tête relevée. Et bien que quelques personnes continuassent de les dévisager, elles semblaient désormais plus intriguées que suspicieuses.
Curieux, les deux jeunes hommes observaient les lieux. Autour d'eux, les maisons toutes faites de pierres étaient splendides. Alain avançait lentement, ses pas crissant sur le sol de terre battue, et son regard fut attiré par une fenêtre entrouverte. L'intérieur de la maison diffusait une lumière dorée et chaude, et l'odeur douceâtre d'épices et de bois brûlé flottait jusqu'à lui. Les murs ornés de tapisseries aux couleurs vives semblaient raconter des histoires mystérieuses, et chaque meuble, taillé avec une minutie rare, vibrait de perfection. Le regard d'Alain se figea lorsqu'une silhouette apparut devant la fenêtre. Une jeune femme, la peau d'un brun chaleureux et les cheveux ondulant comme des vagues sombres, se pencha pour arranger un bouquet de fleurs écarlates. Son mouvement était d'une grâce surnaturelle, presque irréelle, et lorsqu'elle redressa la tête, ses yeux d'un vert perçant captèrent ceux d'Alain. Une brise invisible fit frissonner ses cheveux, ajoutant à l'étrangeté du moment, et une froideur soudaine glissa le long de la colonne vertébrale d'Alain. Sans pouvoir s'en empêcher, il fit un pas dans sa direction. La jeune femme se figea, son regard devint froid et inquisiteur. À cet instant, Mathias lui toucha le bras afin d'attirer son attention. Alain secoua la tête et brisa le lien qui s'était créé avec la jeune fille. « Ce village, comme ses habitants, a quelque chose d'envoûtant et hypnotique », songea-t-il. Il n'arrivait pas à se défaire de cette impression qu'ils étaient dans une sorte de bulle. Alain dévisagea Mathias, un peu hébété par les nombreuses sensations qui l'envahissaient. Celui-ci, d'un mouvement de tête, lui indiqua une immense bâtisse sur leur gauche. Bien plus grande que les autres, construite en pierre et en bois, la construction ornée de colombages était encore plus extraordinaire que les autres maisons. Elle était éblouissante. Il avait la sensation qu'elle était le lieu central de ce village. Elle possédait une telle aura qu'elle lui semblait habitée d'une conscience. Elle avait l'air vivante et Alain pouvait presque entendre son bois chanter. Une imposante enseigne gravée indiquait qu'il s'agissait d'une auberge : l'endroit parfait pour obtenir des réponses.
Quelques secondes plus tard, quand il arriva sur le seuil, Alain fronça les sourcils d'un air désapprobateur lorsqu'il vit Mathias bousculer un homme sans prendre la peine de s'excuser tant il était impatient d'entrer. Une fois à l'intérieur, il ne put retenir sa surprise. Il n'était pourtant pas du genre à s'arrêter à l'aspect d'un lieu ; d'ailleurs, la décoration ce n'était pas son truc et il suffisait de voir sa chambre pour s'en rendre compte. En pénétrant dans la pièce, Alain fut frappé par une harmonie saisissante. Les chaises, les tables et le parquet en bois auraient pu paraître ordinaires, mais ici, tout était baigné d'une lumière chaleureuse qui semblait imprégner chaque fibre de la pièce. Les surfaces brillaient d'une lueur subtile, comme si elles avaient été polies par des années de souvenirs partagés et de rires résonnants. On avait envie de rester dans ce cocon. Avec un souffle de contentement, Alain toucha une table à côté de lui. Il avait l'impression de toucher un bois d'une grande douceur. « C'est incroyable », pensa-t-il en poussant un soupir de béatitude. Mathias, avec sa silhouette élancée et ses boucles brunes indomptées, se tenait déjà au fond de l'auberge, un sourire en coin éclairant son visage. Il revint sur ses pas et, d'un ton mi-amusé, mi-agacé, murmura :
— Sérieusement, Alain ? Tu veux vraiment qu'on attire l'attention en contemplant des meubles comme si tu découvrais un trésor caché ?
Puis il repartit en direction d'une table vide dans un coin au fond de la pièce. Alain lâcha à regret la douceur de cette table et le rattrapa avant de lui glisser à l'oreille :
— Ce n'est pas en allant dans un coin que nous entendrons les conversations pour obtenir des informations.
Mathias ne prit même pas la peine de lui répondre, il se contenta de lui montrer du doigt quelque chose d'accroché sur le mur tout au fond de la salle. Une immense carte y était fixée, occupant plus de la moitié du pan. Intrigué, Alain s'approcha de l'immense carte murale et passa la main dessus, sentant sous ses doigts la texture fine et soyeuse, presque vivante, d'un matériau qui évoquait un tissu précieux. Les contours des montagnes et des rivières semblaient pulser doucement, comme si la carte elle-même respirait, animée par une magie subtile. Il s'intéressa de plus près à son contenu. Tout en haut, à l'encre violette, avait été inscrit d'une fine écriture :
ROYAUME DE BILARIA
Son regard descendit jusqu'aux contours de la carte, Alain la balaya des yeux de droite à gauche à plusieurs reprises. Il n'en revenait pas, tous les noms lui étaient inconnus et pas la moindre trace d'Aubazine, son village, dans les environs. En scrutant de plus près, Alain remarqua que les éléments de la carte s'animaient d'une vie propre. Des flocons délicats glissaient sur les sommets montagneux, fondant lentement sous un soleil doré, tandis que les vagues de l'océan se fracassaient en une danse rythmée contre les côtes. Les remparts des cités semblaient se bâtir et s'effondrer sans fin, comme emportés dans une boucle éternelle. C'était un travail minutieux qui, par-dessus le marché, était mouvant ! « Quel type de technologie peut permettre cela ? » se demanda-t-il, ébahi. Alain aperçut des symboles à côté de chaque nom de ville, certains de couleur bleue évoquaient une sirène, d'autres d'une teinte jaune et marron représentaient une épée, encore un autre dévoilait une couronne qui scintillait de dizaines de pierres précieuses de couleur violette, sous le nom de la ville portant l'appellation « Oddine ». C'est ainsi qu'il passa en revue toutes les villes aux sonorités étranges avec leurs dessins colorés, de plus en plus intrigué. « Que peut bien signifier cette carte ? Comment ont-ils réussi à l'animer ainsi ? » Il ne connaissait aucun pays du nom de Bilaria… alors un royaume !
Alain sentait qu'au fil des minutes, la situation lui échappait un peu plus. Il regarda en douce Mathias, qui frôlait avec ravissement le nom d'une ville appelée Calliopea. Il marmonnait dans son coin des paroles dont il ne saisit que quelques mots, mais l'essentiel tournait autour du fait que tout cela était extraordinaire. Alain allait ramener Mathias à la réalité quand il annonça :
— J'ai soif, allons nous asseoir.
Ils prirent donc place à une table située au centre de la pièce, d'où ils pouvaient tout voir et tout entendre. Malgré les interrogations qu'avait suscitées l'étrange carte, Alain annonça à Mathias, rassuré :
— Tu vois : j'avais raison, ces gens ne peuvent pas venir du passé, tout est trop éblouissant pour que ce soit le cas.
— Je suis d'accord, ces gens ne viennent pas du passé, confirma Mathias avec simplicité.
Abasourdi par ses propos, Alain faillit s'étouffer. Et dire qu'il avait essayé de le convaincre du contraire.
— Tu peux répéter, je crois que je n'ai pas bien compris.
— Nous ne sommes pas dans le passé, je pense que c'est encore mieux que ça.
— Comment ça ?
Mathias n'eut pas le loisir de répondre à Alain, car un homme s'arrêta devant leur table. L'aubergiste, grand et charismatique, semblait irradier d'une lumière intérieure. Ses traits, sculptés comme ceux d'une statue ancienne, reflétaient une beauté presque oppressante, hypnotisante. Les yeux d'Alain s'accrochaient malgré lui à ce regard profond, où des éclats dorés semblaient danser, créant une tension palpable. Les deux jeunes hommes durent faire de gros efforts pour cesser de le dévisager avec autant d'admiration et Alain n'eut d'autre choix que de regarder la table. « Qu'est-ce qu'il nous arrive ? Notre comportement commence à devenir ridicule », songea-t-il, agacé. L'homme les regarda chacun leur tour, le visage crispé, comme s'il les évaluait, puis après quelques secondes, il demanda sèchement :
— Que puis-je vous servir, messieurs ?
Ils se comprenaient, les choses ne se présentaient pas si mal. Alain allait lui répondre qu'il ne voulait rien à part connaître le nom du village, mais Mathias fut plus rapide que lui :
— La spécialité de la maison pour mon ami et moi, s'il vous plaît.
— Très bien, je vous amène ça.
L'homme s'éloigna d'eux et Alain lui lança avec colère :
— Qu'est-ce qui t'a pris ? Pourquoi ne lui as-tu pas demandé quel était le nom de ce village et où était ton école ?
— Et puis quoi encore, tu voulais aussi lui demander le code du Wi-Fi ? Tu veux qu'on se fasse attraper ? Je te rappelle qu'on fait du repérage.
Alain l'ignora et enchaîna :
— Et pourquoi pas ? Ne crois-tu pas que nous avons assez joué ? Comment comptes-tu payer ? Je ne sais pas si tu t'en es rendu compte, mais je suis en caleçon sous cette cape, ce qui veut dire que je n'ai pas d'argent avec moi. Tu comptes une fois de plus mettre tes talents de voleur à profit ?
Mathias sourit avec un petit air entendu.
— On n'aura pas besoin de faire la manche, j'ai déjà prévu le coup.
Sur ce, il lui mit entre les mains une petite bourse de cuir emplie d'argent, à en juger le son qu'elle produisit. Alain l'observa en silence, il passa un doigt sur l'énorme rose qui était reproduite dessus et il demanda, suspicieux :
— Comment l'as-tu eue ?
— Je l'ai prise à l'homme que j'ai bousculé quand on est entrés dans l'auberge, annonça-t-il avec une moue de fierté qu'il n'arrivait même pas à cacher.
Alain se rappela l'homme que Mathias avait percuté sans raison et sans excuses en entrant… Il comprenait maintenant pourquoi. Il le regarda droit dans les yeux et lui dit avec sérieux :
— Tu sais que tu es vraiment très bizarre comme mec, je t'assure ! C'est effrayant.
— Ne t'inquiète pas, tu vas t'habituer. Mais au lieu d'analyser ma personnalité, regarde plutôt ça.
Mathias ouvrit la bourse avec un geste théâtral, laissant rouler sur la table des pièces étincelantes. Alain, les bras croisés et l'expression renfrognée, souffla avec irritation :
— Des pièces, Mathias. Juste des pièces. Qu'est-ce que tu veux que ça change ? Sérieusement ? C'est quoi, ton numéro de magicien ? Je te signale que ce n'est pas le moment pour tes manigances de voleur.
— Oh, arrête de ronchonner et regarde, s'exclama Mathias sans prêter attention à l'ironie de son compagnon. Tu en as déjà vu, des pièces comme ça, toi ?
Alain laissa échapper un soupir d'exaspération, mais se laissa finalement convaincre. Lorsqu'il prit une pièce entre ses doigts, son irritation laissa place à la curiosité. Le métal lourd et froid semblait presque vibrer d'une énergie particulière, et sa taille imposante contrastait avec les pièces auxquelles il était habitué. Il en fit tourner une entre ses doigts. Sur les deux faces couleur or, il y avait le même visage, celui d'une jeune femme de toute beauté dont les longs cheveux lui balayaient le visage, comme agités par le vent. Elle avait des yeux qui suggéraient qu'elle était la gardienne d'un formidable secret. « Une pièce à l'image du village », songea-t-il. Alain la reposa et s'empara d'une autre, avide d'en voir plus. Sur la suivante, il y avait également une femme de représentée : elle regardait le ciel et de l'eau semblait couler le long de son visage et de son cou. Alain n'arrivait pas à savoir si elle était hors de l'eau ou dedans ; étrangement, cette pièce le mettait mal à l'aise. Il s'apprêtait à en prendre une autre quand l'aubergiste revint avec deux plats de pommes de terre gratinées et deux chopes contentant un liquide vert. Alain se retint de grimacer tandis que Mathias rangeait les pièces avec précipitation.
— Voilà, messieurs, cela vous fera 4 sukas.
Mathias saisit sûr de lui la pièce qu'il avait tenue dans sa main, celle qui représentait la belle femme aux cheveux au vent. Il la tendit à l'aubergiste qui la regarda avant de relever les yeux vers eux. Il baissa de nouveau la tête comme si ce qu'il venait de voir l'avait choqué. Alain consulta du regard Mathias, qui haussa les épaules avant de revenir à l'aubergiste. C'est alors que celui-ci murmura :
— La marque des Veilleurs de Paix de Calliopea !
Il se redressa et bomba le torse avec brusquerie. Son regard passa de l'un à l'autre, les dévisageant, et Alain et Mathias se figèrent sous ses yeux. L'aubergiste était lui aussi immobile, ses yeux s'écarquillant un instant avant de retrouver leur éclat contrôlé. Lentement, il inclina la tête en signe de déférence et demanda, d'une voix plus basse et teintée de méfiance :
— Que peuvent bien faire des Veilleurs de Paix de Calliopea dans notre humble village ?
Alain, dont la carrure solide contrastait avec son air décontenancé, remarqua pour la première fois depuis leur arrivée l'ombre d'une hésitation dans le regard habituellement assuré de Mathias. Avant qu'il n'eût le temps de trouver une réponse adéquate, l'homme enchaîna :
— Bien sûr, cela ne me regarde en aucun cas. Nos meilleures chambres seront à votre disposition dès ce soir, nous vous porterons des vêtements et je vais vous trouver des chevaux afin que vous puissiez vous déplacer selon votre souhait. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas : demandez Heulk. Je suis le Gardien de la cité et ancien Célenniste. Bon appétit, messieurs.
L'homme s'éloigna et Mathias siffla tout en s'appuyant contre le dossier de sa chaise. Il leva les bras, triomphant.
— Ça, c'est la belle vie !
— Tu peux m'expliquer un peu ce qui se passe ? Parce que tu sembles comprendre beaucoup plus de choses que moi, dit Alain en le dévisageant avec perplexité.
— Je n'ai que des suppositions et elles ont toutes un lien avec la M.A.G.I.E. Je doute que cela t'intéresse, répondit Mathias en commençant à manger avec appétit.
Il était décidé à l'ignorer tant qu'il ne prendrait pas plus au sérieux ses paroles.
Alain resta silencieux. Il était peut-être temps d'accepter qu'il se passait quelque chose d'incroyable. Il repensa à son cauchemar, à son bracelet, à Mathias, à ce pays qu'il ne connaissait pas. Il se rappela qu'ils se comprenaient alors qu'ils ne parlaient pas la même langue. Il y avait cette étrange carte qui se mouvait, les villageois qui ressemblaient à des acteurs et qui vivaient dans un monde où tout n'était que beauté, les pièces de monnaie dont les faces représentaient de curieux personnages… Son regard se posa sur la chope dont le liquide vert commençait à bouillonner ; même sa boisson était bizarre. Alain tourna la tête et vit un homme caché sous une capuche qui, attablé un peu plus loin, but cette substance d'un trait. Il soupira, résigné, puis s'éclaircit la gorge pour se donner du courage.
— Supposons que j'accepte le lien avec la magie dans cette histoire. Pourrais-tu me dire vers quoi t'ont amené tes réflexions, s'il te plaît ?
— Je me demandais combien de temps tu tiendrais avant d'accepter que rien dans cette histoire n'a de rapport avec le monde dans lequel nous vivons.
Alain temporisa :
— Je n'ai pas dit que je te croirai sur parole, mais je suis bien obligé de commencer à explorer d'autres pistes, étant donné que je ne trouve aucune interprétation valable à ce qui se passe.
— Très bien ! C'est parti, annonça Mathias en se frottant les mains avec excitation. On va passer aux choses sérieuses et pouvoir réfléchir de manière constructive maintenant que tu n'es plus aussi sceptique.
Mathias se pencha un peu plus en avant, prenant un air conspirateur. Alain se demanda s'il avait conscience qu'avec sa grande taille, ses boucles brunes et son comportement d'ado accro aux fictions, il avait l'air d'un geek au paradis.
— Voilà comment je pense que les choses se sont passées. La base de tout, c'est les bracelets. Il serait logique que ce soient eux qui nous ramènent chez nous vu que ce sont eux qui nous ont amenés ici. Nous avons intérêt à ne pas nous en séparer. En même temps, ce n'est pas compliqué vu qu'ils sont bloqués à nos poignets.
Alain l'interrompit :
— Comment peux-tu être sûr que ce sont les bracelets qui nous ont amenés ici ? Ce que je sais, c'est qu'on a presque les mêmes. Cela étant, je me souviens juste d'une lumière rouge qui émanait de mon propre corps quand je suis sorti de mon cauchemar. Ensuite, tout a disparu autour de moi et je me suis réveillé dans la clairière.
— Tu n'as pas vu que c'étaient les bracelets parce qu'à ce moment-là tu dormais, mais moi, j'étais éveillé. Je regardais le bracelet, je me suis senti déstabilisé, j'ai vu des étoiles et l'émeraude du bracelet s'est illuminée pour venir m'entourer d'une lumière verte. À cet instant, il y a eu une voix et un chant céleste qui se sont élevés dans cette sphère verte, c'était magnifique. Malheureusement, ça n'a pas duré longtemps et l'expérience a mal tourné.
Mathias secoua la tête pour se défaire des sensations qui revenaient lui serrer la poitrine et il sentit son cœur s'emballer à ce seul souvenir. Il enchaîna avec assurance :
— Peu importe les détails pour l'instant, nous en parlerons plus tard, contentons-nous de résumer en gros les événements. Pour moi, ce sont les bracelets qui nous ont conduits ici, j'en suis sûr.
— Très bien, partons là-dessus, annonça Alain, conciliant.
— Puis nous nous sommes retrouvés dans une clairière en plein milieu d'une forêt à un kilomètre l'un de l'autre. Je pense que notre petit voyage a dû se passer au même moment, ce qui veut aussi dire que toi et moi sommes liés d'une façon ou d'une autre. Ce qui nous ramène une fois de plus aux bracelets qui semblent pour l'instant être notre seul point commun ; mais tu peux ajouter à ça que nous nous comprenons alors que nous parlons une langue différente.
Mathias marqua une légère pause et il leva l'index tandis qu'il abordait un autre point de son analyse :
— Ensuite le village : il est étrange. Nous aurions pu penser que nous étions dans un pays éloigné que nous ne connaissions pas, mais non. La première chose qui nous est venue à l'esprit, c'est qu'il venait du passé. Pourquoi ?
— C'est la première chose qui te soit venue à l'esprit, pas à moi, corrigea Alain avec fermeté. Cependant, je veux bien reconnaître qu'il y a quelque chose dans ce village, une atmosphère qui ne ressemble à rien de ce que je connais, concéda-t-il avec franchise.
— Exactement. Dès que nous sommes entrés dans le village, il a fallu trouver autre chose que le retour dans le passé. Rien de ce que nous voyons autour de nous ne ressemble à la vie que les paysans avaient avant. Et puis, tout est si beau et si parfait ici que cela renforce cette étrange impression de magie et de mystère. Et c'est cette sensation qui m'a amené à ma théorie… Une idée qui colle avec la découverte de cette carte là-bas. Je pense que tu as dû remarquer que tous les noms des villes nous étaient inconnus, sans parler que cette carte est en perpétuel mouvement.
Mathias laissa planer un silence dramatique, puis il annonça avec emphase :
— Alain, il faut se rendre à l'évidence… on n'est plus chez nous. On a atterri dans un autre monde.
Il s'interrompit, attendant la réaction de son compagnon, qui se contenta de hocher la tête, impassible. Mathias l'interpréta comme un signe d'encouragement et il continua :
— Il y a également les pièces, elles sont différentes de celles de notre monde. De plus, je sais que toi aussi tu as remarqué les symboles à côté du nom des villes sur la carte au fond de la pièce : eh bien, sur la tranche de chaque pièce que nous avons en notre possession, ils y sont aussi. Regarde par toi-même : la sirène, l'épée et les autres, expliqua-t-il en sortant une pièce avec impatience de sa poche et en la lui tendant.
Alain ne put que constater que c'était exact. Il le regarda, étonné.
— Incroyable, comment fais-tu ça ?
— Ça quoi ?
— Toutes ces déductions. Comment as-tu imaginé tout ça ?
— Tu l'as dit, je suis plein de surprises. Parfois, même pour moi.
Alain enchaîna :
— Dis-moi, comment as-tu su avec laquelle le payer ? Après tout, il y avait plein de possibilités et je ne sais pas pourquoi, mais je pense que toutes les pièces n'auraient pas eu le même effet sur l'aubergiste.
— C'est ce que je me suis dit aussi. Un endroit comme ça, ça méritait la pièce la plus sophistiquée. J'ai joué la carte du luxe, et on dirait que ça a marché. Mais je crois que nous avons été encore plus chanceux. D'après ce que j'ai vu et cru comprendre sur la carte, il y a une sorte de capitale qui représente plusieurs villages. Cette capitale, ce qu'il a appelé cité-mère, doit avoir un certain pouvoir sur ces villages. J'ai dû lui donner une pièce de valeur qui doit venir de cette ville du nom de Calliopea. Je crois qu'il nous a pris pour des personnes importantes.
— Intéressant, mais tellement incroyable. OK, je peux admettre que c'est bizarre, mais de là à tout avaler sans broncher, c'est non ! ajouta-t-il pour modérer l'enthousiasme qui s'était peint sur le visage de Mathias à ses paroles.
Il poursuivit :
— Je demanderais bien à l'aubergiste quel est le nom du village, mais j'ai peur que ce ne soit pas bien…
Alain sentit une présence derrière lui, une ombre qui se mouvait à la limite de son champ de vision. Avant qu'il n'eût le temps de se retourner, l'impact le projeta violemment au sol. Le choc du corps lourd contre le sien laissa Alain étourdi, le parquet sous lui semblant vibrer avec le tumulte. Mathias se précipita pour le tirer de là, mais le poing de l'agresseur fendit l'air, le repoussant d'un geste brutal. Une douleur lancinante pulsa dans ses côtes, et son souffle se coupa net.
L'éclat de la lame tachée de rouge capta brièvement la lumière tamisée de l'auberge. Mathias resta figé, le cœur battant à tout rompre, alors qu'Alain, les yeux écarquillés de douleur et de surprise, tentait de crier.